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Ani, nonne bouddhiste et archéologue à Moulicent

Ani, nonne bouddhiste et archéologue à Moulicent

Responsable du centre de retraite bouddhiste de Moulicent (Orne), Ani Yeshe Lhamo a trouvé des outils préhistoriques, témoignages des premiers peuplements de Normandie. Rencontre.

(Source : Raphaël Hudry pour Le Perche)

 

Au premier abord, il ne s’agit que de simples pierres. Pourtant, c’est une découverte inédite pour le secteur de Moulicent (Orne, commune nouvelle de Longny-les-Villages). Car sous leur allure de cailloux cassés, ce sont les témoignages des premiers peuplements de l’Orne.

« C’est intéressant car nous avons peu d’éléments archéologiques dans ce secteur boisé, il y a eu peu de grands travaux ou d’aménagements. Ces silex taillés sont des indices pour voir comment les zones étaient occupées. Aujourd’hui elles sont boisées, mais avant ? Le climat a changé, la configuration du lieu n’était pas la même », explique ainsi Dominique Cliquet, archéologue à la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) de Normandie, spécialiste des premiers peuplements. C’est d’ailleurs le seul professionnel en activité pour le Paléolithique, un domaine particulier.

Pierres du Paléolithique et du Néolithique

A l’origine de la découverte, Ani Yeshe Lhamo, nonne bouddhiste tient le centre de retraite de Moulicent, Mahamoudra-Ling.

C’est le contact avec la nature qui l’a d’abord guidée vers la forêt qui jouxte le terrain du centre bouddhiste, afin de faire des photos, récupérer des cailloux pour en faire des objets de décorations, ramasser des plantes médicinales. Un jour, Ani trouve une pierre qui ressemblait à un outil préhistorique. Elle en envoie une photo à l’une de ses amies, archéologue en Midi-Pyrénées, qui la dirige vers Dominique Cliquet.

Ce dernier est assez occupé, « il m’a fallu deux ans d’attente pour le voir », sourit Ani Yeshe Lhamo. Pendant ce temps, elle poursuit ses recherches de manière amateur. Elle récolte ainsi d’autres outils ainsi que des fossiles marins qui prouvent donc que l’Orne était jadis sous les eaux.

En 2014, la bonze rencontre enfin le professionnel de la Drac qui constate le potentiel de ces trouvailles. Si bien qu’il se rendra sur place, à Moulicent. « Avec quelques personnes nous avons passé des heures dans la forêt à faire le tri, effectué un sondage dans le lit du ruisseau sur 1 m2, nous avons trouvé beaucoup de silex taillés », se rappelle Ani Yeshe Lhamo, ravie.

En plus de fossiles (éponges, oursins) du crétacé (entre 145 et 65 millions d’années), il a été trouvé à Moulicent des racloirs, des lames, des percuteurs, des pierres qui ont servi à débiter des blocs de silex pour produire des éclats, des outils bifaciaux (le « couteau suisse de l’époque », selon Dominique Cliquet), datant pour certains du Paléolithique et du Néolithique pour d’autres. Soit entre 550 000 et 5 000 ans avant notre ère.

Au Paléolithique, l’Homme était alors principalement chasseur-cueilleur et nomade, s’installant là où il trouvait de la nourriture. L’expert de la Drac poursuit :

« L’abondance des outils dépend de la nature du site. Si c’était un site temporaire de chasse il n’y aura que quelques outils. Si c’était un atelier de confection d’outils bifaciaux, il y aura beaucoup plus d’éclats. Nous avons plusieurs sites de ce type en Normandie avec des gisements couvrant des dizaines, voire des centaines d’hectares ».

Partage avec la population

Pour continuer à prospecter dans les meilleures conditions, Ani Yeshe Lhamo a appris comment bien localiser, photographier et répertorier les objets extraits du sol, et surtout la technique de taille de la pierre afin de mieux repérer les outils. Et parce qu’il n’y a rien de mieux que la pratique, elle a aussi participé plusieurs fois aux fouilles du site préhistorique du Rozel, dans la Manche.

Ani est ainsi devenue archéologue bénévole pour la Drac. « J’apprécie le contact avec la matière, je n’arrête pas d’être étonnée », rigole-t-elle. Elle ne veut pas parler de passion, mais ne trouve pas d’autre mot pour définir cet intérêt récent.

Le plus important pour elle, c’est désormais de partager cette découverte. C’est pour cela qu’elle a récemment contacté la mairie, une fois certaine de l’intérêt de ce qu’elle avait trouvé, avant de créer l’association des Amis de la préhistoire de Moulicent et ses alentours. Le premier bulletin explicatif est en cours d’élaboration.

Elle prépare également des vitrines pour la mairie, imagine une exposition, des pancartes dans le village et pourquoi pas une conférence de Dominique Cliquet dans le Perche.

« C’est une chance que la commune soit favorable. Je veux montrer que le patrimoine est partout autour de nous, et rassembler les gens ».

Si cette découverte n’est pas « majeure pour la connaissance de la préhistoire », comme le dit Dominique Cliquet, elle permet toutefois d’inscrire le nom de Moulicent sur les cartes des sites normands. Et cela ne peut être que positif pour le village.